
Méditation
«La recommandation universelle de la manière de la méditation assise (zazen)», le Fukanzazengi (extrait)
écrit par maître Dôgen en 1227. (traduction Y. Orimo)
Vous devez abandonner une pratique fondée sur la compréhension intellectuelle, courant après les mots et vous en tenant à la lettre. Vous devez apprendre le demi-tour qui dirige votre lumière vers l’intérieur, pour illuminer votre vraie nature. Le corps et l’âme d’eux-mêmes s’effaceront, et votre visage originel apparaîtra. Si vous voulez atteindre l’éveil, vous devez pratiquer l’éveil sans tarder. Pour zazen, une pièce silencieuse convient. Mangez et buvez sobrement. Rejetez tout engagement et abandonnez toute affaire. Ne pensez pas : ceci est bien, cela est mal. Ne prenez parti ni pour ni contre. Arrêtez tous les mouvements de l’esprit conscient. Ne jugez pas des pensées et des perspectives. N’ayez aucun désir de devenir un Bouddha. Zazen n’a absolument rien à voir avec la position assise ou la position allongée. À l’endroit où vous avez l’habitude de vous asseoir, étendez une natte épaisse et placez un coussin dessus. Asseyez-vous en lotus ou bien en demi-lotus. Dans la posture du lotus, vous placez d’abord votre pied droit sur votre cuisse gauche, et votre pied gauche sur votre cuisse droite. Dans la posture du demi-lotus, vous vous contentez de presser votre pied gauche contre votre cuisse droite. Veillez à desserrer vos vêtements et votre ceinture, arrangez-les convenablement. Placez alors votre main droite sur votre jambe gauche et votre main gauche (tournée vers le haut) sur votre main droite ; les extrémités des pouces se touchent. Asseyez-vous bien droit, dans l’attitude corporelle correcte, ni penché à gauche, ni penché à droite, ni en avant, ni en arrière. Assurez-vous que vos oreilles sont dans le même plan que vos épaules et que votre nez se trouve sur la même ligne verticale que votre nombril. Placez la langue en avant contre le palais ; la bouche est fermée, les dents se touchent. Les yeux doivent rester toujours ouverts, et vous devez respirer doucement par le nez. Quand vous avez pris la posture correcte, respirez profondément une fois, inspirez et expirez. Inclinez votre corps de droite et de gauche ; et immobilisez-vous dans une position assise stable. Pensez à ne pas penser. Comment pense-t-on à ne pas penser ? Au-delà de la pensée (hishiryô). Cela en soi est l’art essentiel du zazen. Le zazen dont je parle n’est pas l’apprentissage de la méditation (shuzen), il n’est rien d’autre que la nature fondamentale de paix et de bonheur, la pratique-réalisation d’un éveil parfait. Zazen est la manifestation de l’ultime réalité. Les pièges et les filets ne peuvent jamais l’atteindre. Une fois que vous avez saisi son cœur, vous êtes semblable au dragon quand il entre dans l’eau et semblable au tigre quand il pénètre dans la montagne. Car il faut savoir qu’à ce moment précis (quand on pratique zazen), le vrai monde se manifeste et que, dès le début, on écarte le relâchement physique et mental, et la distraction. Quand vous vous relevez, remuez doucement et sans hâte, calmement et délibérément. Ne vous relevez pas subitement ou brusquement. Quand on jette un regard sur le passé, on s’aperçoit que transcendance à la fois de l’éveil et du non-éveil, que mourir assis ou debout, ont toujours dépendu de la vigueur du zazen. En outre, l’ouverture à l’éveil dans l’occasion fournie par un doigt, une bannière, une aiguille, un maillet, l’accomplissement de la réalisation grâce à un chasse-mouches, un poing, un bâton, un cri, tout cela ne peut être saisi entièrement par la pensée dualiste de l’homme. En vérité, cela ne peut pas davantage être connu mieux par l’exercice de pouvoirs surnaturels. Cela est au-delà de ce que l’homme entend et voit ; n’est-ce pas un principe antérieur aux connaissances et aux perceptions? Cela dit, il importe peu qu’on soit intelligent ou non. Il n’y a pas de différence entre le sot et l’avisé. Quand on concentre son effort d’un seul esprit, cela, en soi, c’est suivre la Voie. La pratique-réalisation est pure par nature. Avancer est une affaire de quotidienneté.
La méditation zen selon Kosho Uchiyama
extrait du livre Ouvrir la main de la pensée
Tout d’abord le lieu où vous pratiquez doit être le plus silencieux et le plus tranquille possible. Nous devrions toujours prendre grand soin du lieu qui accueille notre zazen ; respectez ce lieu où nous nous asseyons et nous inclinons lorsque nous rentrons et sortons du zendo, ou salle de méditation. Asseyez-vous sur le coussin rond (zafu) face au mur et croisez les jambes. Asseyez-vous plutôt sur l’avant du zafu et non pas au milieu de celui-ci. Dans l’idéa,l les genoux devraient solidement prendre appui sur le tapis de sol (zafuton) et les fessiers sur le zafu. S’il vous est difficile de croiser les jambes vous pouvez aussi vous asseoir à genoux (posture seiza,) les fessiers sur un petit banc ou sur un coussin placé à la verticale. Enfin vous pouvez également faire zazen sur une chaise bien que cette position soit plus difficile à tenir… Gardez les yeux ouverts, fixez le mur, le regard légèrement plus bas que la ligne de vos yeux. Une fois dans la posture de zazen, ouvrez la bouche et expirez profondément. Cet acte vous aidera à modifier entièrement votre disposition d’esprit. Pour améliorer la souplesse des articulations et des muscles, oscillez lentement de droite à gauche deux ou trois fois jusqu’à enfin trouver la posture droite et immobile. Puis respirez doucement par le nez. Il est important de respirer de manière naturelle depuis votre tanden, la zone du ventre située juste en dessous du nombril. Laissez les longues respirations s’allonger et les courtes s’accélérer au lieu d’essayer de les contrôler toutes. Ne forcez pas votre souffle et ne faites pas de bruit en respirant lourdement. Pratiquer un zazen correct veut dire prendre une posture correcte et tout lui confier. Cependant s’il est facile de vous dire d’adopter une posture correcte et de tout lui abandonner, le réaliser l’est beaucoup moins. Même assis en zazen, nous pouvons poursuivre nos pensées et dès lors nous ne sommes plus en train de faire zazen, mais de penser. Zazen n’est pas penser ni dormir. Faire zazen signifie être plein de la vie, aspirant à maintenir une posture correcte. Si le sommeil nous surprend pendant que nous faisons zazen, l’énergie se dissipe et le corps se ramollit. Si nous nous mettons à suivre les pensées, le corps se raidit. Zazen n’est pas être inerte et mou, ce n’est pas non plus être rigide : notre posture doit être pleine de vie et d’énergie. Notre force vitale ne devrait être ni stagnante ni rigide ; ce qui compte le plus est qu’elle s’épanouisse à son potentiel le plus élevé. Zazen est la forme la plus concentrée de ce qu’on définirait comme « la vie qui se réalise en tant que vie pleinement éveillée ». C’est la pratique même qui manifeste cette vie, directement et purement. Aussi, bien qu’elle soit facile à expliquer, cette pratique est la chose la plus importante de notre vie, et elle représente, dans le même temps, la tâche la plus ardue. En pratiquant zazen, nous ne devrions ni nous endormir ni nous laisser distraire par nos pensées. Nous devons demeurer bien éveillés, visant de tout notre être à maintenir une bonne posture. Pourrions-nous n’y parvenir jamais ? Qu’y a-t-il de plus gratifiant que d’atteindre le but visé ou de réussir ? C’est là que zazen devient insondable. Assis en zazen nous devons viser à atteindre la posture correcte alors qu’il n’y a aucun but à atteindre. En tout cas, celui qui pratique zazen ne sait jamais s’il a atteint son objectif ou pas. Si ce dernier se met à penser que son zazen devient vraiment bon, ou bien qu’il a atteint son but, il est simplement en train de penser que son zazen est un bon zazen, alors même qu’il s’est séparé de la réalité de son zazen. Aussi nous devons sans cesse aspirer à pratiquer un zazen correct, sans nous soucier de savoir si nous avons atteint le but. Voilà qui pourrait paraitre une bien étrange contradiction. En général nous pensons que s’il est question de viser cela signifie qu’il y a un but à atteindre : si nous visons un but c’est précisément parce qu’il y a un but. Mais si nous savons qu’il n’y a pas de but, pourquoi alors le viser ? C’est l’’idée courante du « prendre et donner », comportement opportuniste bien connu. En faisant zazen nous devons abandonner notre égocentrisme et les attitudes calculatrices que nous utilisons avec les autres. Zazen est tout simplement « notre soi total qui se réalise lui-même par lui-même ». C’est zazen qui fait zazen !
La méditation zen selon Man-an (XVII siècle)
extrait du Discours fondamental sur le Zen
Les modèles pratiques de la méditation assise et les manières d’utiliser l’esprit dans la concentration viennent de la tradition des bouddhas et des maîtres zen. Les bouddhas et les maîtres zen conçoivent une grande compassion dès le départ et n’oublient jamais la grande masse des êtres humains.
Assis dans la posture du lotus gardez le corps bien droit, maintenez une plénitude d’esprit correcte, pratiquant l’arrêt et l’observation en accordant la respiration; ce sont les arts essentiels de la méditation assise.
Dans une chambre propre et dépouillée, sous un arbre, sur un rocher, étendez un épais coussin de méditation. Relâchez ensuite votre ceinture et asseyez-vous. repliez d’abord la jambe droite et placez le pied droit sur la cuisse gauche. Placez ensuite le pied gauche sur la cuisse droite. Placez maintenant la main droite sur la jambe gauche, paume vers le ciel et placez la main gauche sur la main droite. Laissez les pouces se rejoindre.
Asseyez vous bien droit sans vous pencher ni en avant ni en arrière, les oreilles alignées avec les épaules et le nez avec le nombril. Les yeux normalement ouverts suivent l’arête du nez. Ne fermez pas vos yeux car cela induirait la distraction et la somnolence. Laissez reposer l’esprit dans votre main gauche et laissez votre énergie remplir la bas ventre, la taille, la région pelvienne et les jambes.
Étendant l’océan d’énergie dans la région ombilicale, prenez une ample inspiration et rejetez la par la bouche. Joignez ensuite les lèvres et laissez l’air frais entrer par les narines dans un respiration subtile et continue, ni pressée ni trop lâche. Étant conscient de l’expiration et de l’inspiration, pensez à ce qui ne pense pas.
Quant à la méthode pour accorder la respiration, lorsque vous êtes installé sur votre siège, nourrissez votre énergie mentale dans la région sous le nombril et le pelvis, sans la laisser monter de la sphère ombilicale. Respirez par le nez ni trop vite ni trop lentement, sans vous essouffler ni émettre des bouffées d’air.
Lorsque vous expirez sachez que vous expirez, lorsque vous inspirez sachez que vous inspirez. Centrez votre conscience sur votre respiration, sans la laisser monter ou descendre, sortir ou rentrer, sans vous livrer à la pensée discursive, sans faire d’interprétation intellectuelle ou émotionnelle, sans chercher à comprendre quoi que ce soit, en étant simplement attentif au souffle qui sort et qui entre, sans manquer une seule respiration. rappelez vous les mots du maître Prajnatara « Expirant je ne suis pas concerné par les objets; inspirant je ne me fixe pas sur les éléments mentaux ou matériels ».
Pour commencer si vous manquer d’expérience et que votre respiration devienne congestionnée, gênée ou irrégulière, faites osciller votre corps afin de rafraichir votre esprit. Expulsez l’énergie trouble en dessous du nombril en une, deux ou trois respirations, l’air passant par le nez, l’affinant, puis en laissant aller et venir très subtilement.
Si vous devenez somnolent ou distrait, comptez vos respirations de un à dix puis recommencez. Dans cette phase, regardez mentalement vos expirations en pleine conscience. Les techniques telles que la visualisation de la dissolution des éléments matériels, la visualisation des os et de la chair retournant à leur origine, et autres exercices traditionnels sont également efficaces.
La méditation selon Thich Nhat Hanh
extrait du livre Le miracle de la pleine conscience
Ceux qui le peuvent s’assoient dans la position du lotus, le pied gauche placé sur la cuisse droite et le pied droit sur la cuisse gauche. D’autres s’assoient en demi-lotus, pied gauche sur la cuisse droite ou pied droit sur la cuisse gauche. Certaines personnes ne se sentent pas à l’aise dans ces postures, et préfèrent s’asseoir à la manière japonaise, c’est-à-dire à genoux ou encore prendre d’autres postures. En lotus ou demi-lotus, il est indispensable d’utiliser un coussin pour s’asseoir afin que les deux genoux touchent le sol. Ces trois points de contact avec le sol permettent d’obtenir une position extrêmement stable. Il est très important que le dos soit bien droit, la nuque et la tête droites, alignées avec la colonne vertébrale, sans rigidité, le regard fixé à un mètre ou deux devant vous. Commencez alors à suivre votre respiration et détendez tous vos muscles. Concentrez-vous sur la rectitude de votre colonne vertébrale et sur votre respiration. Pour tout le reste, lâchez prise. Abandonnez tout. Pour relaxer les muscles de votre visage, laissez fleurir un demi-sourire. Placez votre main gauche, paume vers le. ciel, dans votre paume droite. Détendez tous les muscles des mains, des doigts, des bras et des jambes. Lâchez prise, laissez tout aller, comme ces plantes aquatiques qui passent au fil du courant alors que, sous la surface de l’eau, les rochers demeurent immobiles. Ne vous attachez à rien d’autre qu’à la respiration et au demi-sourire. Trente minutes, c’est une période suffisante pour obtenir un repos total. La technique pour atteindre cette détente complète est fondée sur deux points : observez et lâchez prise; observation de la respiration et lâcher prise de tout le reste. Relaxez chaque muscle de votre corps. Après environ quinze minutes, il est possible d’atteindre un état de calme profond rempli de paix intérieure et de joie. Maintenez ce calme et cette paix. Si l’on est assis correctement, on trouve dans l’assise une relaxation totale et la paix. Respirez doucement et profondément, en suivant chaque respiration, en devenant un avec le souffle. Puis détachez-vous de tout le reste. Au lieu de courir après vos pensées et de les poursuivre comme une ombre son objet, faites l’expérience de la joie et de la paix dans cet instant précis. C’est votre moment. La place où vous êtes assis est votre place. Pratiquez de cette façon pendant quelques mois et vous commencerez à connaître une joie profonde et régénératrice. La facilité avec laquelle vous vous asseyez dépend de l’importance de votre Pleine Conscience dans la vie quotidienne et de la régularité de votre pratique de la méditation assise. On pourrait alors se demander si la relaxation est l’unique objectif de la méditation. En fait, le but de la méditation est beaucoup plus profond. La relaxation est l’indispensable point de départ, mais une fois que vous l’avez obtenue, il devient possible d’atteindre la tranquillité du coeur et la clarté de l’esprit. Et atteindre cela, c’est être déjà bien avancé dans la voie de la méditation. Il est évident que pour maîtriser notre esprit et aimer nos pensées, nous devons pratiquer la Pleine Conscience de nos sentiments et de nos perceptions. Pour contrôler le mental, il faut pratiquer la Pleine Conscience du mental, observer et reconnaître la présence de chaque sensation, chaque émotion, chaque sentiment ou de chaque pensée se manifestant en nous. Pendant la méditation, différentes sensations, émotions, sentiments et pensées peuvent apparaître. Si vous ne pratiquez pas la respiration consciente, ces pensées vous emmèneront rapidement très loin de la Pleine Conscience. Cependant, la respiration n’est pas uniquement un moyen de chasser les pensées et les sentiments. Le souffle demeure le véhicule qui unit le corps et l’esprit et qui ouvre les portes de la sagesse. Lorsqu’une émotion ou une pensée apparaît, n’essayez pas de la chasser, même si en continuant à vous concentrer sur le souffle, celle-ci disparaît naturellement de votre esprit. L’intention n’est pas de la chasser, de la détester, de s’en inquiéter ou d’en avoir peur. Alors que devez-vous faire exactement avec ces émotions et ces pensées ? Simplement reconnaître leur présence. Par exemple, quand un sentiment de tristesse apparaît, reconnaissez-le immédiatement: “Un sentiment de tristesse vient de naître en moi.” Si ce sentiment de tristesse persiste, continuez à le reconnaître : ” Le sentiment de tristesse est toujours en moi.” S’il vous vient une pensée comme : ” Il est tard et les voisins font beaucoup de bruit.”, notez l’apparition de cette pensée dans votre esprit. Si elle persiste, continuez à la reconnaître. De même pour toute nouvelle sensation, reconnaissez-la dès son apparition. Le point essentiel est de ne pas laisser se manifester la moindre pensée ou émotion sans en prendre note, tel un garde aux portes d’un palais, attentif au visage de toutes les personnes qui se présentent. Dans le cas où aucune pensée, aucune sensation ne sont présentes, reconnaissez le simple fait de leur absence. Pratiquer de cette manière, c’est devenir pleinement conscient de vos pensées et de vos émotions.
La méditation selon Charlotte Joko Beck
extrait du livre Etre zen maintenant
La méditation zen (zazen) se pratique dans une posture assise jambes croisées, le dos droit, qui favorise le calme de l’esprit en assurant un bon équilibre entre les énergies des quatre éléments du corps (terre, eau, feu, air). Les détails techniques de la position peuvent varier d’une tradition à l’autre mais sa finalité reste la même dans tous les cas. En faisant zazen, on se donne un moment pendant lequel on va s’abstraire de toutes ses occupations habituelles, de tout ce qui sollicite normalement notre attention -le téléphone, la télévision, la radio, la musique, les amis, le chien qu’il faut sortir -, et on s’offre ce rare cadeau qu’est l’occasion de se retrouver en tête à tête avec soi-même. L’important, c’est moins la méditation que celui qui la pratique. La méditation n’est pas un état ou une activité visant à accomplir quelque chose, c’est simplement le moyen de se mettre en face de soi-même. Sans cet espace qu’on se donne, sans cette simplification, il est fort probable qu’on n’aura jamais l’occasion de se voir en face, dans la mesure où nous sommes bien trop habitués à regarder partout ailleurs qu’en nous-mêmes. L’important, c’est moins la méditation que celui qui la fait, quoique cela n’ait rien à voir avec de l’introspection. Alors de quoi s’agit-il ? D’abord, on s’assied, en adoptant une posture correcte, aussi équilibrée et détendue que possible. Et on reste assis là, tout simplement. Mais que signifie « rester assis, tout simplement » me direz-vous ? Eh bien, c’est sans doute ce qu’iI y a de plus difficile à faire, malgré les apparences. Normalement, il est préférable de garder les yeux ouverts pour méditer. Que se passe-t-il ? Une foule de choses : comme par exemple un petit tressautement involontaire de votre épaule gauche, une douleur dans la jambe droite, une sensation de tiraillement dans le dos. À présent, prenez conscience de votre visage et explorez-en les sensations. Percevez-vous des tensions quelque part, autour de la bouche ou vers le front ? Déplacez ensuite votre attention vers le bas, sentez votre cou, puis voyagez à travers les épaules, le dos, la poitrine, le ventre, les bras et les jambes. Expérimentez chacune de vos sensations. Surtout, soyez conscients du va-et-vient régulier de votre respiration ; sentez l’inspiration, puis l’expiration. Sentez bien ces mouvements de votre souffle, mais sans essayer de les contrôler, quoique vous soyez instinctivement tentés de le faire. La respiration peut varier considérablement d’un individu à l’autre; les mouvements respiratoires peuvent venir principalement du haut de la poitrine, du milieu ou du bas, et ils peuvent être courts ou amples ; contentez-vous de le remarquer, mais surtout ne changez rien à votre façon de respirer. Faites simplement comme d’habitude et expérimentez toutes vos sensations, toutes vos perceptions, qu’elles proviennent de vous ou de votre environnement. Un bruit d’avion ou de voiture qui passe, le moteur d’un réfrigérateur qui se met en marche ou qui s’arrête, les bruits et les sensations du corps -remarquez tout, sans analyser ni commenter. Soyez chacune de ces sensations, tour à tour, à mesure qu’elles surviennent. C’est tout ce que vous avez à faire : expérimenter tout ce qui sollicite votre attention, être conscient de chaque sensation qui surgit.
La méditation zen selon Ph. Kapleau
extrait du livre Les trois piliers du zen
Qu’est-ce donc que le zazen (méditation zen) ? Dogen enseignait que le zazen est la « porte de la libération totale » Dogen a écrit que « le Bouddha lui-même, qui était un sage de naissance, a pratiqué le zazen pendant six ans avant son illumination suprême et qu’un personnage spirituel aussi éminent que Bodhidharma est resté assis pendant neuf ans face à un mur ». Dogen et tous les autres patriarches ont suivi ces exemples -car c’est : par la disposition et l’immobilisation des pieds, des jambes, des mains, des bras, du tronc et de la tête dans la traditionnelle posture du lotus, par la régulation de la respiration, par l’apaisement méthodique des pensées et l’unification de l’esprit dans la concentration, par le contrôle des émotions et le renforcement de la volonté, par l’imposition d’un silence absolu aux plus profonds recoins de l’esprit, en d’autres termes par la pratique du zazen, que sont établies les conditions préalables les meilleures permettant de regarder au cœur de son esprit et d’y découvrir la véritable nature de l’existence. Bien que la position assise soit à la base du zazen, il ne s’agit pas de n’importe quelle manière de s’asseoir. Non seulement le dos doit être droit, la respiration contrôlée comme il convient et l’esprit concentré au-delà de la pensée, mais, selon Dogen, on doit être habité par un sentiment de dignité et de grandeur, telle une montagne ou tel un pin géant, et par un sentiment de gratitude à l’égard des enseignements du Bouddha et des patriarches. Nous devons aussi être reconnaissants de posséder un corps, grâce auquel il nous est donné de connaître la réalité du monde dans toute sa profondeur. En outre, ce sentiment de dignité et de gratitude doit se manifester dans toutes nos activités. Cette dignité innée de l’homme se manifeste physiologiquement par son dos droit. Au sens le plus large, en plus d’une manière correcte de s’asseoir, le zazen implique la faculté de s’engager pleinement dans toute action avec une attention totale et une conscience lucide, ainsi que le Bouddha lui-même l’a prescrit dans un de ses premiers sutras: « En ce qui est vu il ne doit y avoir que ce qui est vu; en ce qui est entendu, il ne doit y avoir que ce qui est entendu; en ce qui est senti (odeur, goût, contact), il ne doit y avoir que ce qui est senti; en ce qui est pensé, il ne doit y avoir que la pensée. » Pour l’homme ordinaire, dont l’esprit est un échiquier de réflexions, d’opinions et de préjugés contradictoires, la pure attention est pratiquement impossible; sa vie se fonde donc non sur la réalité elle-même mais sur les idées qu’il se fait d’elle. En fixant l’esprit tout entier sur chaque objet et chaque action, le zazen le dépouille des pensées importunes et nous permet d’avoir un rapport absolu, direct avec la vie. Celui qui pratique chaque jour le zazen, l’esprit libre de toutes pensées discriminatoires, a moins de peine à se consacrer de tout son cœur à ses tâches quotidiennes, et celui qui accomplit chaque açtion avec une attention totale et une conscience lucide a moins de peine à atteindre au vide de l’esprit lorsqu’il s’adonne à la méditation. La pratique du zazen débute par une attention soutenue à la respiration. C’est là la première étape du processus tendant à l’apaisement des fonctions du corps, à la neutralisation de la pensée discursive et au renforcement de la concentration. Ce contrôle du souffle selon un rythme naturel et sans contrainte assure en quelque sorte à l’esprit un échafaudage qui le soutient. Cette première étape accomplie, on passe à la suivante, un peu plus difficile, qui consiste à suivre le rythme naturel de la respiration avec l’ « œil de son esprit ». Le zazen n’est ni rêverie paresseuse ni inaction passive, mais c’est un travail intérieur intense dont le but est d’amener l’esprit à franchir la barrière des cinq sens et du sixième sens qu’est l’intelligence discursive. Il demande détermination, courage et énergie. C’est dans le zazen que les forces du corps et de l’esprit sont accrues et mobilisées en vue de l’accession à ce nouveau monde de liberté. Les énergies qui étaient précédemment gaspillées dans des impulsions aveugles et des actions sans but sont canalisées et unifiées; l’esprit unifié par le zazen ne disperse plus sa force dans la prolifération incontrôlée de pensées vagabondes. Tout le système nerveux est détendu, apaisé, les tensions intérieures sont éliminées et le tonus de tous les organes renforcé. En bref, par le rassemblement des énergies physiques, mentales et psychiques, grâce à une respiration, une concentration et une posture adéquates, le zazen crée un nouvel équilibre du corps et de l’esprit. Cela étant acquis, les émotions « répondent » avec une sensibilité et une pureté accrues et la volition s’exerce avec plus de force et de lucidité. Nous ne sommes plus dominés par l’intellect. Finalement, le zazen aboutit à une transformation de la personnalité et du caractère. Sécheresse, rigidité, égocentrisme cèdent la place à la chaleur, à la souplesse et à la compassion, cependant que la complaisance envers soi-même et la peur sont transmuées en maîtrise de soi et courage.

Il n’existe qu’une expérience spirituelle :
se mettre en face de soi-même.
Jacques Brosse
